POSSESSION DES SOMMETS


186ème semaine

Du lundi 18 au dimanche 24 février 1918

Ce blog se poursuit sur un double plan temporel :
- avec une correspondance exacte de cent ans pour les Anduziens
- avec une chronologie reprise depuis le début 1914 pour les Tornagais

INCERTITUDES 2…

Les incertitudes ne sont pas rares dans les relevés des morts de la guerre de 14-18. On en a un cruel exemple chez les jeunes Tornagais dénommés FAISSE. Sous ce nom de famille, avec presque le même prénom, on trouve deux possibilités :
1 – FAISSE Fernand, né le 15 mai 1881 à Tornac, mort le 7 juin 1915 à Bar-le-Duc. Celui-ci figure sur le livre d’or de Nîmes, mais pas sur celui de Tornac.
2 – FAISSE Fernand-Jules, né le 10 mars 1891 à Tornac, mort le 8 janvier 1915 à l’Hartmannswillerkopf (Alsace). Celui-ci figure sur le livre d’or de Tornac.
Et un seul Fernand FAISSE figure sur le monument aux morts de Tornac. Duquel s’agit-il ? Dans le doute, nous avons suivi ces deux jeunes gens dans leur dernier parcours, en voici le second.

Fernand-Jules FAISSE,
chasseur au 7ème Bataillon de Chasseurs Alpins
Disparu le 8 janvier 1916 à l’Hartmannswillerkopf (Alsace)


Fernand-Jules FAISSE est né à Tornac le 10 mars 1891, de Jules et de Valentine Roussel. Il est cultivateur. Incorporé au 23ème Bataillon de Chasseurs à pied le 9 octobre 1912, passé au 7ème Bataillon le 7 février 1913, il fait partie de ces malheureux qui sont déjà sous les drapeaux depuis deux ou trois ans lors du déclenchement de la guerre le 2 août 1914.


Récit : « Brusquement, le 2 août, l'ordre de mobilisation arrive, les derniers préparatifs sont bientôt faits. Enfin, le 4, la guerre est déclarée, immédiatement la gravité disparaît de tous les visages et la nouvelle est accueillie avec le même enthousiasme par la troupe et par la population. Une dernière fois le 7e Bataillon de Chasseurs Alpins défile à Draguignan pour se rendre à la gare. Il a peine à se frayer un passage au travers de cette foule en délire qui le couvre de fleurs et l'acclame jusqu'au départ du train ».

Le 7ème BCA participe alors à tous les épisodes des premiers mois de guerre : combats en Alsace, course à la mer, la Somme et Ypres.

Historique du bataillon :
« Revenu dans les Vosges en janvier 1915, le 7ème bataillon va entamer avec l'ennemi une lutte sans merci pour la possession des sommets. Cette lutte, qui se poursuivra sans arrêt pendant toute l'année 1915, est jalonnée d'épisodes épiques que toute la France connaît: ils sont légendaires. Le 8 janvier, le bataillon est alerté et reçoit l'ordre, le 23 de délivrer une compagnie du 28eB. C. A. encerclée, puis de prendre le sommet de l'Harmannswillerkopf. A 7 heures, le bataillon se lance à l'assaut avec un entrain magnifique, mais son élan, ralenti par la raideur des pentes, est brisé par de puissants réseaux de fils de fer. Une deuxième attaque est tentée à 10 heures 30 sans plus de succès. L'ennemi a déjà de bonnes tranchées et les tient solidement. Il est impossible de bouger sur cette pente que l'ennemi domine et surveille, le moindre mouvement attire une grêle de balles. Toute la journée, le bataillon reste sur place, cloué au sol par le tir ennemi. La nuit venue, il se maintient cramponné aux pentes de l'Hartmann et y organise une solide position.  Malgré les pertes, malgré la neige, malgré le froid glacial, malgré les privations de toutes sortes, nos chasseurs sont admirables d'activité et de courage. 

Depuis le mois de juillet jusqu'à la fin de l'année 1915, le 7ème BCA occupe fréquemment les tranchées de 1ère ligne en Alsace et participe aux travaux de défense ainsi qu'à diverses opérations offensives, en particulier à Mâttle et à Fachweiler. Le 28 décembre, le bataillon relève le 28e B. C. A. à l'Hirtzstein, secteur ingrat, dont la défense très difficile, est rendue plus pénible encore par la situation climatérique, temps glacial, pluies incessantes. Les tranchées s'éboulent à chaque instant et se transforment rapidement en marécages, malgré le travail opiniâtre de nos chasseurs. Un effroyable bombardement commence le 1er janvier 1916, rendant nos communications extrêmement difficiles et le ravitaillement bien précaire. Pendant huit jours, sans arrêt, l'ennemi déverse sur nos lignes et sur l'arrière une avalanche de fer et d'acier.


Le 8 janvier, à 9 heures, le tir ennemi atteint une violence inouïe, les communications téléphoniques sont rompues et ne pourront plus être rétablies. A 15 heures, une formidable attaque ennemie se déclenche. Le bataillon résiste vigoureusement, mais, menacé d'être complètement encerclé, il est contraint de se replier.

C’est ce jour-là, 8 janvier 1916, que disparait à l’Hartmannswillerkopf le chasseur Fernand-Jules FAISSE. Son décès est rendu officiel par un jugement du 12 mai 1921, confirmé par un avis ministériel le 17 juin 1921.
Il figure sur le Livre d’Or de Tornac, il figure peut-être aussi sur son monument aux morts.

A suivre…




NOM A JAMAIS MÉMORABLE


185ème semaine

Du lundi 11 au dimanche 17 février 1918

Ce blog se poursuit sur un double plan temporel :
- avec une correspondance exacte de cent ans pour les Anduziens
- avec une chronologie reprise depuis le début 1914 pour les Tornagais

INCERTITUDES 1…

Les incertitudes ne sont pas rares dans les relevés des morts de la guerre de 14-18. On en a un cruel exemple chez les jeunes Tornagais dénommés FAISSE. Sous ce nom de famille, avec presque le même prénom, on trouve deux possibilités :
1 – FAISSE Fernand, né le 15 mai 1881 à Tornac, mort le 7 juin 1915 à Bar-le-Duc. Celui-ci figure sur le livre d’or de Nîmes, mais pas sur celui de Tornac.
2 – FAISSE Fernand-Jules, né le 10 mars 1891 à Tornac, mort le 8 janvier 1915 à l’Hartmannswillerkopf (Alsace). Celui-ci figure sur le livre d’or de Tornac.
Et un seul Fernand FAISSE figure sur le monument aux morts de Tornac. Duquel s’agit-il ? Dans le doute, nous avons suivi ces deux jeunes gens dans leur dernier parcours, en commençant par celui qui est mort le premier.

Fernand FAISSE, soldat au 106ème Régiment d’Infanterie
Mort de ses blessures le 7 juin 1915 à Bar-le-Duc (Meuse)


Fernand FAISSE est né à Tornac le 15 juin 1881, de Louis et d'Ernestine Flavard, il est marié avec Emma Augustine Nicolas. Il exerce le métier de pâtissier. Au moment de son appel, à l’âge de 20 ans, il est ajourné provisoirement puis définitivement pour faiblesse. Ajournement qui ne tient pas lorsqu’il faut recruter en masse. Il est donc incorporé au 40 RI à Nîmes le 30 octobre 1914.

Il arrive dans un régiment déjà horriblement éprouvé par les premiers combats. Deux Tornagais y sont déjà morts dans de terribles combats en Lorraine : Albert Gout le 6 septembre, Paul Pomaret le 17 septembre, et neuf Anduziens.


Voici l’historique officiel du 40 RI pendant les quatre mois qu’y passe Fernand FAISSE :
« Secteur de Saint-Mihiel (5 novembre-17 décembre). - Le 5 novembre, le 40ème est échelonné en profondeur, en deuxième ligne, depuis les tranchées du bois de Chauvoncourt jusqu'à Rupt-devant-St-Mihiel ; le 7, il relève dans le secteur de Malinbois, le 58ème R.I., il a à sa gauche le 42ème colonial, à droite le VIIIème C.A. Le ravitaillement en eau et en vivres est fait depuis Rupt-devant-St-Mihiel par les mulets des mitrailleuses ; il est très pénible à cause de l’état des chemins. Les tranchées de première ligne et les défenses accessoires sont insuffisantes : les hommes travaillent à les renforcer.
Le 11 novembre, à 22 H., une demi-section de la 8ème Cie commandée par le sergent Thibault, enlève à la baïonnette, la maison du garde-barrière, occupée par les allemands. Elle s’y installe et s’organise fortement. Cette opération est facilitée par la prise d’un boqueteau situé en avant de la lisière Est du Malinbois.
Le régiment, relevé le 13 novembre au soir par le 58ème R.I. vint au repos à Rupt ; une partie bivouaque à la côte 325. Le lendemain, il est organisé, dans la division, une Cie de volontaires ; le 40ème fournit 60 hommes avec le s/lieutenant Campana.
Le 16 novembre, ordre est donné au régiment de se porter à l’attaque des tranchées allemandes de la côte 277, précédé par la Cie de volontaires de la division. L’attaque, préparée pendant une demi heure par notre artillerie, se déclenche à 14 H. 30. La Cie franche progresse quelque peu, mais elle est arrêtée vers 16 h. par le feu intense de l’ennemi. Le 3ème Btn du 40ème, qui reprend l’attaque pendant la nuit, s’empare de la première ligne de tranchées à 3 h. ; une contre-attaque des allemands l’en chasse une heure après. Dans la journée, notre artillerie prépare une nouvelle attaque : nos troupes à peine sorties des parallèles de départ, sont écrasées par le feu ennemi. Le 18, le 58ème relève dans le Malinbois, le 40ème qui va cantonner à Rupt-devant-St-Mihiel et Pierrefitte. Ces deux régiments alternent entre eux dans le secteur de Malinbois par périodes de 3 jours. Le 25, relevé par le 311ème, le régiment va à Lahaymeix et Thillonbois, d’ou le lendemain le 2ème Btn va prendre les avants-postes sur la ligne Woimbey-Dompcevrin. Le régiment est échelonné en profondeur ; il reste dans ce secteur jusqu’au 17 décembre ; les relèves ont lieu à l’intérieur du régiment. Ordre est donné aux chefs de bataillon de faire l’instruction des cadres et des hommes.
Attaque du bois de Forges (20-25 décembre).- Une attaque doit être exécutée sur les positions ennemies entre la Meuse et Montfaucon : La 30ème D.I. a pour objectif le Bois de Forges, les côtes 272 et 281. L’attaque a lieu pendant quatre jours consécutifs du 20 au 23 inclus. La division gagne du terrain sur les pentes au nord du ruisseau de Forges, où après avoir subi de fortes pertes, elle creuse des tranchées et s’organise. Elle repousse une violente contre-attaque allemande le 23. Le temps est très mauvais, il neige ; le ravitaillement est très difficile ; les hommes tiennent quand même.
Le 24, le 40ème relevé par le 55ème va cantonner à Esnes et Montzéville ; l’extrême fatigue du régiment rend la marche lente ; beaucoup d’hommes ont les pieds gelés. Pendant les quatre jours que le régiment reste dans ces cantonnements, les hommes nettoient les effets et les armes, ce qui n’avait pu être fait depuis le départ de Lahaymex.
Secteur de Béthincourt (28décembre 1914 – 12 janvier 1915). – le 40ème relève, le 28 décembre, le 61ème R.I. dans le secteur au nord de Béthincourt (entre la route de Cuisy et la route de Gercourt). Les tranchées sont en très mauvais état, elles sont remplies d’eau et les parapets s’éboulent, les boyaux de communication n’existent pas. Les travaux d’amélioration commencent immédiatement, malgré la pluie incessante. Le régiment alterne avec le 61ème dans ce secteur jusqu’au 9 janvier 1915, par période de 4 jours. Le temps reste très pluvieux ; les travaux d’amélioration n’avancent pas, l’eau envahissant constamment les tranchées.
Le 9 janvier 1915, le régiment après relève par le 61ème R.I. va cantonner à Chattancourt, Cumières et Marre, villages qui seront ses cantonnements pendant les périodes de repos. Les hommes sont occupés à des travaux de propreté.
Secteur de Raffécourt (12 janvier – 7 mai 1915). – A partir du 12 janvier, la relève se fait à l’intérieur de la Brigade, les régiments restent alternativement quatre jours en première ligne et quatre jours au repos, ceci jusqu'à la fin du mois de mars, époque à laquelle, le temps devenant meilleur, les périodes sont portées à six jours. Ce même jour le 40ème relève le 58ème dans le secteur de Raffécourt-Forges, secteur que la 59ème brigade conservera jusqu’au 7 mai. Pendant cette période de 4 mois, le 40ème fournit un travail considérable : en première ligne, les tranchées qui étaient en mauvais état, sont approfondies et clayonnées, les abris construits, les boyaux de communication creusés, les défenses accessoires crées pour ainsi dire de toutes pièces ; de plus, les corvées vont jusqu'à Béthincourt chercher le matériel nécessaire, ce qui est une cause de grande fatigue pour les hommes en même temps qu’un retard dans le travail. Pendant les périodes de repos, les Cies de Chattancourt fournissent des travailleurs pour la mise en état de la défense du Mort-Homme. Le secteur, assez agité au début, ne tarde pas à devenir relativement calme ; notre plus grand ennemi est la température ; les hommes, n’étant pas habitués au climat froid et humide de la Meuse, sont très éprouvés et les évacuations par bronchite sont nombreuses ».

Fernand FAISSE passe au 106 RI le 9 mars 1915. C’est le moment des pires combats dans le secteur de sinistre mémoire des Eparges.


Voici ce qu’en écrit l’historique de ce régiment :
« LES ÉPARGES ! Nom à jamais mémorable dans les annales du 106e, nom terrible par les deuils, les sacrifices, les souffrances qu'il représente, nom glorieux aussi par les héroïsmes dont il évoque le souvenir. Pendant quatre mois, sans connaître une seule défaillance, officiers et soldats, réservistes et recrues des dernières classes rivalisèrent d'ardeur pour tenir l'ennemi en haleine, pour rendre par le travail d'organisation notre ligne inviolable, pour enserrer plus fortement la position adverse en poussant jusqu'à elle tranchées et boyaux d'où devaient partir nos attaques. Ni les bombardements incessants sur nos tranchées, nos communications, nos cantonnements de 2e ligne, ni les fatigues des travaux continus et des nuits de veille, ni les rigueurs de l'hiver froid qui raidit les membres, bise mordante, pluie transperçant les vêtements, inondant les boyaux, faisant s'ébouler les parapets, ni même la boue gluante qui salit et paralyse, rien ne put entamer l'énergie et le moral admirable de nos soldats que suffisaient à réconforter quelques journées de repos passées périodiquement dans des villages à quelques kilomètres en arrière du front, repos relatif non toujours exempt des alertes et de la visite des obus ».
Le 106ème régiment d’infanterie va perdre 600 hommes aux Eparges.


Fernand FAISSE est gravement blessé sur ce terrain le 25 avril 1915 : plaies multiples des jambes par éclats d’obus et fracture compliquée de la cuisse ayant nécessité l’amputation. Il est mort le 7 juin 1915 de ses blessures à l’hôpital auxiliaire 26 de Bar-le-Duc.

Fernand FAISSE a été inhumé dans la Nécropole Nationale de Bar-le-Duc. Il figure sur le monument aux morts de Tornac et sur celui de Nîmes. Il figure sur le livre d’or de Nîmes.


A suivre…





DES HOMMES TROP FATIGUÉS

184ème semaine

Du lundi 4 au dimanche 10 février 1918

Ce blog se poursuit sur un double plan temporel :
- avec une correspondance exacte de cent ans pour les Anduziens
- avec une chronologie reprise depuis le début 1914 pour les Tornagais

COMBATS A LA GRENADE

Elie FERMAUD
soldat au 4ème Régiment d’Infanterie Coloniale
Tué à l’ennemi le 8 octobre 1915 à Massiges (Marne)


Elie FERMAUD est né à Tornac le 22 septembre 1894, d’Auguste et de Césarine Fernaud (ou Fermaud, erreur de transcription ?). Il est domestique de ferme.

Incorporé le 5 septembre 1914 au 4ème Régiment d’Infanterie Coloniale.


Ce régiment de marsouins, constitué à Toulon, a déjà participé en août aux premiers combats sur la frontière franco-belge, avec d’énormes pertes : 22 officiers et 1475 hommes tués, blessés ou disparus. Il participe ensuite à la bataille de la Marne, à partir de février 1915 il est à Massiges, lieu d’épouvantables combats pour reprendre aux Allemands une série de mamelons très fortement défendus.
Le 2 juin, le 4 RIC est relevé et le régiment va au repos à Vignacourt puis à Vertus.
L’instruction et l’entraînement sont repris. C’est une période vraiment agréable de la vie du régiment. Excellent soldat au feu, le Poilu du 4e est aussi un joyeux vivant à l’arrière ; il organise des concerts auxquels il invite la population civile et obtient un gros succès. Quand il faudra quitter ce lieu de délices, de part et d’autre, il y aura des regrets.
Les combats reprennent, c’est la bataille de Champagne, sur un immense front de 25 kilomètres de large, avec une préparation d’artillerie jusque là inconnue.


Historique du 4 RIC pour la Bataille de Champagne (25 septembre au 12 novembre 1915) :
« L’organisation du secteur, bien étudiée, bien comprise, est terminée le 18 septembre et chacun attend le jour de l’attaque avec impatience, persuadé que l’offensive entreprise va avoir de grands résultats sur la fin de la guerre et que l’heure de la victoire est proche.
La préparation d’artillerie commence le 22, exécutée supérieurement. A 9 heures, l’infanterie sort des tranchées derrière le barrage des 75, et surprend l’ennemi. Vers 10 heures, la progression devient plus difficile, l’ennemi s’étant ressaisi et ses mitrailleuses faisant tête à nos hommes. Pendant l’après-midi et la soirée, l’avance se poursuit malgré la pluie, sans que l’ennemi manifestât la moindre velléité de contre-attaquer. On met la nuit à profit pour se ravitailler en munitions, la progression devant être reprise au jour, après une nouvelle préparation d’artillerie. Cependant, malgré les ordres donnés, une fraction de grenadiers des 5e et 6e Compagnies enlèvent un important carrefour de boyaux, ce qui entraîne une réaction de l’ennemi et la reprise de l’action générale. Un peu plus tard comme on creusait un boyau pour aborder une tranchée ennemie, un groupe d’impatients s’élance par dessus le parapet, à la grenade et met en fuite l’ennemi, après en avoir fait un grand carnage. Une heure après, la liaison avec le 8e Colonial était établie, au col des Abeilles par la 8e Compagnie, sous les ordres du lieutenant Kern.
Au cours de la nuit, l’avance à la grenade continue en de nombreux points et surtout vers la gauche, mais, par contre, l’ennemi, à droite, tenait fortement le Plateau, dans le voisinage des entonnoirs, avec des mitrailleuses. Une attaque fut montée contre ce point, avec le concours des 155 et des 58 ; elle réussit à merveille, une pièce de 77 que l’ennemi cherchait à enlever fut prise par une poignée d’hommes commandée par un sergent, le lieutenant boche et tous ses servants furent tués sur place.



Le 28, l’ennemi accentua sa résistance, grâce à des troupes fraîches et de l’artillerie lourde amenés d’Argonne. Il tenta une contre-attaque qui fut repoussée avant le lever du jour par le 3e Bataillon, et vers 8 heures, une nouvelle tentative fut dispersée par le canon. Après une nouvelle préparation, notre attaque à la grenade recommença, âpre et terrible, les Allemands ayant ordre de se faire tuer sur place, sans reculer et étant bien pourvus, eux aussi, de grenades ; néanmoins, vers 14 heures, nous tenions les abris 1747 où nous prenions 2 médecins et 40 blessés. Le terrain conquis était complètement nettoyé d’ennemis en état de porter les armes, et on commençait les travaux d’organisation. Le 8e Colonial qui avait moins souffert, venait relever, dans la journée du 29, le 4e, qui allait se reformer derrière le promontoire de 180.
Le régiment avait fait preuve durant ces journées d’un élan, d’un courage, d’une opiniâtreté à toute épreuve et causait à l’ennemi des pertes énormes, surtout en tués. Il avait pris 2 canons de 77, 8 mitrailleuses, et enlevé une position formidablement organisée. Mais les pertes étaient énormes : 16 officiers tués, 14 blessés, 273 hommes tués, 693 blessés, 107 disparus.
Le régiment reste seulement 48 heures à l’arrière et remonte pour continuer l’organisation du terrain avec le concours des territoriaux. L’artillerie ennemie est très active et les pertes sont dures pendant le mois d’octobre.
Au mois d’octobre, le régiment est en ligne avec un bataillon au Mont Têtu, un autre à la Verrue, et le 3ème en réserve au pied de l’Index. Les vides ont été comblés par des renforts, mais les officiers sont nouveaux et ne connaissent pas bien leurs hommes ; les hommes sont des récupérés qui auraient besoin d’une bonne période de remise en main et d’entraînement ; de plus la pluie se met à tomber et l’ennemi marmite constamment. Le 3, le tir de l’artillerie devient plus violent et, vers 16heures, la première ligne est à la fois bombardée avec des lacrymogènes et arrosée avec des lance-flammes. Les lacrymogènes ne font pas grand mal, car chacun a mis son masque, mais les flamenverfer produisent un effet de surprise suffisant pour entraîner l’abandon du Mont Têtu. Les troupes reprennent cependant vite leur sang-froid et, au cours de la nuit, deux contre-attaques successives sont menées avec vigueur, sans succès ; il faut attendre le jour pour attaquer de nouveau. Le régiment réussit à réoccuper presque tout le terrain perdu la veille, mais le tir des mitrailleuses ennemies l’oblige à organiser le terrain et à élever des barrages de sacs à terre ; il repousse un retour offensif des Boches. Enfin une quatrième attaque est montée avec le concours du 8e Colonial et de sapeurs pompiers de la ville de Paris, munis de lance-flammes. Les résultats en sont à peine sensibles, car si nos hommes sortent des tranchées avec leur élan habituel, les pompiers en revanche ne connaissent pas suffisamment la manœuvre de leurs appareils et ont, de plus, vent contraire.


D’ailleurs, l’ennemi qui veut à tout prix un succès, pour effacer sa défaite récente, emploie les grands moyens, écrase nos tranchées sous une avalanche d’obus et d’engins de tranchée et nous sommes contraints d’évacuer la position du Mont Têtu, sans combat. Le gain matériel de l’ennemi est minime, mais l’effet moral, sur des hommes aussi fatigués que les nôtres, est considérable. Le colonel demande à être relevé, pour laisser reposer ses hommes, reprendre l’instruction, refaire le moral de sa troupe où les nouveaux venus sont trop nombreux. La relève est ordonnée ».

Un autre texte moins formel raconte ces journées, c’est celui des souvenirs de guerre de Laurent Couapel du 155 RI :
« Le 24 (septembre 1915) au soir, un soldat est passé dans la tranchée, demandant à ceux qui voulaient se confesser d'aller voir l'aumônier dans un gourbi à côté. Pour mon compte, j'y suis allé. Nous savions que l’attaque était pour le lendemain à l'aube, le 25 septembre 1915, une date que je n'oublierai jamais.
A la pointe du jour, le clairon de notre compagnie a sauté sur la tranchée et sonné la charge. Nous pensions qu'avec un pareil déluge d'obus, il ne restait personne dans les tranchées adverses. Nous nous étions trompés, car les balles ont commencé à siffler autour du clairon, cependant, il n'a pas été touché. Après le clairon, notre commandant est monté en disant « En avant mes enfants ».
Presqu’aussitôt nous avons croisé des blessés allemands faits prisonnier. En tête il y avait un commandant, il avait le ventre ouvert et tenait ses entrailles dans ses bras. Un soldat suivait avec un œil arraché qui lui pendait sur la joue et bien d’autres soldats avec des blessures plus ou moins horribles.
Nous attaquions en colonnes par deux. Je marchais à la gauche de mon caporal. Nous n’avions pas fait 20 mètres que j’ai entendu une balle le frapper. Il a simplement dit: « Touché ». Il avait reçu la balle dans l'aine. Nous n’avions pas le droit de nous arrêter à porter des soins aux blessés. Notre commandant qui était à quelques mètres à ma gauche a reçu une balle en séton dans le cou, son ordonnance lui a fait un pansement sommaire et il a repris la tête du bataillon.
En avant de moi il y avait notre sergent de section, clown dans le civil, il s’était barbouillé la figure comme au cirque. A chaque bond, nous profitions des accidents du terrain. Notre sergent était superbe, il n'a pas baissé la tête une seule fois, et pourtant une balle avait traversé le sommet de son casque, sa capote était trouée par les balles et déchirée par les éclats d'obus, mais il n'arrêtait pas de nous faire rire avec ses pitreries. Finalement, il n'a pas eu une égratignure.
Pour le soir, nous avions avancé de plusieurs kilomètres, mais à la nuit, nous avons arrêté parce que soi-disant nous étions menacés d'être encerclés. Les officiers, craignant que les tranchées et abris soient minés, nous ont fait allonger derrière le parapet d'une tranchée. Comme nous étions habillés de neuf, mes brodequins me gênant un peu, pour mieux courir le matin de l’attaque j’avais mis mes souliers de repos avec le haut en toile. J’avais été mal inspiré. Toute la journée il est tombé une petite pluie fine qui m’avait trempé les pieds. La nuit, il y a eu une forte gelée blanche et pour le matin j’avais les pieds gelés, pas assez pour être évacué mais assez pour me faire souffrir pendant plusieurs mois.
Le matin nous avons vu quelques Allemands sortir des tranchées et venir se constituer prisonniers. Il en est passé un tout près de moi très jeune et très grand, c'était un bel homme qui ne paraissait nullement impressionné de se trouver au milieu de nous. Dans la journée, nous avons eu le droit de pénétrer dans les tranchées et dans les abris fabriqués par les Allemands. Je n’avais pas vu ça chez nous. Il y avait des abris où loger une compagnie, taillés dans la craie à 7 ou 8 mètres de profondeur, bien étayés et plafonnés avec des lits superposés. Ce n'était pas étonnant qu'ils aient tenu le coup sous le déluge d'obus que nos artilleurs leur avaient envoyés.
Les jours suivants, nous étions en 1ère ligne, je n'étais pas de garde du créneau et je m'étais allongé dans une petite niche que nous creusions dans le bas de la tranchée en prévision des fusants. Justement, il nous arrivait de gros noirs, nous les appelions ainsi à cause du gros nuage de fumée noire qu'ils dégageaient en éclatant.
L'un d'eux, un 155, venait d'éclater à 10 mètres au-dessus de notre tranchée, projetant sa pluie de shrapnells. Presque aussitôt, un soldat est venu me prévenir que mon copain, Louis Coeuret était blessé. Il était à une dizaine de mètres de moi.
Quand je suis arrivé à lui il était nu jusqu'à la ceinture, le major venait de l'examiner et essayait de le consoler en lui disant qu'il avait la bonne blessure. C'était un shrapnell qui lui était rentré au bas de l'omoplate et se dirigeait vers la région du cœur. Aussitôt qu'il m'a vu, il m'a dit: « Adieu, j'en ai pour mon compte ». Et en effet, il est mort le lendemain à l'hôpital. Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé.
Au bout d'une huitaine, nous avons été relevés et nous sommes descendus au repos dans les baraquements du 106ème au camp de Chalons. En descendant, nous avons pu remarquer que les cadavres des hommes avaient été enlevés, à la lisière d'un petit bois de sapins, nous en avions bien laissé une centaine fauchée par les mitrailleuses ennemies. Mais, si les hommes avaient été inhumés, les chevaux n'y étaient pas. Il y avait là une cinquantaine de chevaux ballonnés qui dégageaient une odeur épouvantable.


Dans les baraques, nous n'étions pas mal. Il y avait une bonne litière de paille fraîche et nous pouvions nous procurer du pinard à Mourmelon où il y avait encore des civils.
Au bout de huit jours, nous avons repris les lignes dans le même secteur où nous avions attaqué.
Dans la nuit du 7 octobre 1915, notre capitaine nous avait emmenés creuser une tranchée, nous avions travaillé toute la nuit, nous avions enlevé nos capotes et les avions déposées avec nos fusils sur le bord de la tranchée que nous creusions. A la pointe du jour, il est passé un avion ennemi qui nous a aperçus et signalé. Aussitôt, les 155 percutants nous sont tombés dessus et le tir était bien réglé. Il en est tombé un sur mon fusil et ma capote qui les a pulvérisés. J'étais à côté du caporal, un jeune engagé de 18 ans. Nous avons été enterrés tous les deux. Les camarades nous ont dégagés. Je n'avais rien, le caporal non plus ou du moins, nous lui avons trouvé aucune trace de blessure, mais il était mort commotionné.
Quelques minutes après, arrive un bataillon du 154ème d'infanterie, commandant en tête, revolver au poing et qui nous interpelle: « Qu'est-ce que vous foutez là le 155 ? Voulez-vous filer devant nous ou je vous brûle la gueule. Votre régiment est en train d'attaquer et vous êtes planqués là ». Pour ma part, j'avais trouvé ces mots parfaitement injustifiés. Nous n'avions pas revu notre capitaine depuis le soir et n'avions aucun ordre d'évacuer la tranchée que nous avions creusée.
Cependant, nous avons obéi et sommes partis avec le 154. Arrivés en première ligne, les occupants nous ont confirmé ce que le commandant nous avait dit, notre régiment avait bien été attaqué et la plus grande partie de nos éléments d'attaque était restée dans les barbelés avant d'avoir atteint la tranchée allemande. Ils avaient été exterminés par nos 75 qui avaient tiré trop court.
Nous sommes restés quelques jours avec le 154e, puis nous avons rejoint le 155e et nous sommes descendus au repos ».
Elie FERMAUD a été blessé le 5 octobre 1915. Il est déclaré comme tué à l’ennemi le 8 octobre 1915 à Massiges (Marne). Il a été inhumé dans la Nécropole nationale Le Pont du Marson, commune de Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus (Marne), tombe 2650.
Elie FERMAUD figure sur le monument aux morts et sur le livre d’or de Tornac.

A suivre…




Source pour les souvenirs de guerre de Laurent Couapel, le site chtimiste.com :